dimanche 8 juin 2014

Un peintre pignoniste nivernais


Joël Mazzetta est un monsieur avenant , mais très occupé . A Nevers , il dirige depuis une quinzaine d'années  une petite entreprise de publicité et signalétique qui (osons le dire...) a pignon sur rue. Même si cela ne représente plus que 3% de son chiffre d’affaires , il continue à exercer son activité de Peintre Pignoniste, comme il la définit lui même .

 
Pour lui faire parler de son métier, même quand il est concentré sur la pose à main levée d'un lettrage blanc sur une camionnette verte, et qu’il est visiblement débordé , rien de plus simple: il suffit de lui poser quelques questions .... et c'est parti. M Mazzetta est un incorrigible et sympathique bavard. Et il aime visiblement son métier. Voici donc ce qu'il m' a raconté , pendant que Sandrine sa graphiste/ bras droit nous observait calmement (peut être pour l'empêcher d'éventer certains secrets industriels.)
M Mazzetta est originaire de la région du Creusot et de Montchanin, en Saône et Loire. Il a une petite cinquantaine d'années (il m' a recommandé de dire 49... mais a-t-il seulement songé à la déontologie du bloggeur?) . A la fin de sa classe de 3ème, son papa est bien fâché: manque de motivation? pédagogie inadaptée? élève surdoué non détecté? toujours est-il que les résultats scolaires du jeune Joël ne sont pas au rendez-vous... Que faire? Dans quelle voie s'orienter? C'est alors que dans une rue, il tombe sur M. Bernard, peintre en lettres au Creusot en plein travail sur son échafaudage ,son pinceau en poil de martre à la main. Et pourquoi pas? Cà, çà pourrait lui plaire. Ses parents l'envoient donc à des centaines de kilomètres de là à Surgères (Charente Maritime).Il devra y passer un CAP à l'Ecole Derval.
A l'époque , l'Ecole Derval , une institution privée, est la Rolls des écoles de ce type. Elle a été créée par Yves Derval dans les années 50.

Reçu Compagnon sur le Tour à l’Union Compagnonnique de Brive en 1952, son fondateur est trois fois Meilleur Ouvrier de France, en Peinture en bâtiment, en Peinture en décors et en Laque d'art. Il est par ailleurs le créateur (en 1972) des Compagnons Oeuvriers du Tour-de- France, la première société de compagnonnage ......mixte. Son école a préparé pendant 30 ans, en 2 années, soit à un diplome de Peintre Décorateur , soit à celui de Peintre en Lettres. L'école accueille 44 élèves en 1ère année.... mais seulement 22 en deuxième, là où se choisit l'option. On y effectue à l'époque 63 heures par semaine de travaux pratiques du lundi 8h au samedi 17h.... plus quelques extras le dimanche (une chance : une paire d'années auparavant le régime était de ...78h la semaine) La discipline est très rigoureuse, même pour le début des années 1980, et les internes ne rentrent chez eux que pour les grandes vacances. De telles conditions d'études seraient aujourd'hui inconcevables pour des élèves de 16 ou 17 ans....Mais le taux de réussite au CAP est de 100%. Joël Mazzetta obtient son certificat de Peintre Décorateur et rentrera au service de la société Publicité Berthelot en 1984 ,à Nevers .Mais il reste très marqué par sa formation et avoue volontiers qu'il regrette qu'un système de compagnonnage type "Tour de France" n'ait pas existé pour échanger les pratiques, chaque entreprise voire chaque peintre restant parfois prisonnier de sa manière de faire. La société Berthelot a été fondée dans les années 50 par Maurice Berthelot, elle a ses locaux au 33 place Chaméane à Nevers .(inutile de chercher à retrouver les photos ci dessous, tout a été repeint )

Les restes de la façade de l'atelier Berthelot  en 2014 avant sa transformation

C'est un des acteurs majeurs du marché local des enseignes et de la pub murale en sous-traitance notamment de l' agence régionale d'Avenir Publicité ( Havas à l'époque).

 Le patron a formé une bonne partie des peintres en lettres du secteur, dont certains comme Bernard Foin deviendront des concurrents. Il décèdera malheureusement assez jeune en 1982. En 1984 c'est son fils , Jean François Berthelot qui a repris l'affaire.
      Après un Service Militaire éprouvant où il fut successivement coiffeur ( pour hommes...) , cuisinier puis Chauffeur du Colonel,. il va exercer quelque temps comme "pigiste" pour Kriloff , un peintre décorateur du Creusot d'un certaine notoriété. C'est ce dernier  qui lui mettra le pied à l'étrier en lui dénichant son premier emploi fixe. Nous sommes en 1984 , et Joël Mazzetta va donc débuter sa carrière de pignoniste chez Pub Berthelot. Malgré sa formation poussée, il est loin de l’excellence professionnelle, qu’il considère avoir acquis après seulement une dizaine d'années de pratique. A quoi reconnait-on d’ailleurs la maitrise de son art? Quand après quelques semaines de vacances, le peintre n’a plus besoin de quelques jours d’entrainement sur des sujets simples pour se « refaire la main » et peut attaquer directement la réalisation de motifs complexes.

     La réalisation d’un mur peint se faisait en principe à 3 pour plus d’efficacité. La première personne (M. Berthelot lui-même , puis plus tard M. Mazzetta) réalise le traçage , qui consiste à positionner et repérer lettres, logos ou dessins sur le mur, en général à partir d’un quadrillage. Puis les lettres et logos sont filés : avec une petite brosse mince à long manche et à poils courts (moins de 1 cm ) et d’une règle, l’aide trace rapidement les contours. Tout çà se fait à l’œil … et en hauteur…. Sujets à la tremblote, au strabisme, ou au vertige: s’abstenir…
    Un troisième larron (parfois un apprenti) effectue alors le remplissage des motifs délimités avec la couleur adéquate. Certains d'entre eux, comme Alain Signoret, deviendront aussi peintres en lettres dans la région.
   Ce système -notamment avec l’étape du filage- permet de réaliser rapidement de grands formats. Pour M Mazzetta, la différence entre un peintre pignoniste et un peintre en lettres se situe justement dans la taille des sujets traités, atteignant parfois un quinzaine de m2, voire plus .
 



Ceux qui travaillent seuls – comme Christian Souverain, un peintre en lettres en activité à la même époque- sont limités à des sujets moins spectaculaires. Idem pour ceux qui ne filent pas et qui perdent beaucoup de temps à peindre droit et sans bavures directement par surfaces.
 J. Mazzetta réalisera (entre autres) beaucoup de publicités Igol (comme ci-dessus)et des pignons pour des enseignes de bricolage encore bien visibles de nos jours.
(Personnellement je trouve son style assez reconnaissable avec un lettrage toujours très net, sûrement dû à sa technique du filage. Et quand il y a des personnages leur réalisation fait assez "bande dessinée Marvel") .
                        

  
            Il deviendra progressivement le chef d’atelier des Pub Berthelot. Pendant son séjour dans cette entreprise,  Joêl Mazetta aura vu arriver  des innovations technologiques qui modifieront la façon de dessiner. La première dès le début des années 80 est … le rétroprojecteur. Il permet de reproduire à l’échelle logos et lettrages , ce qui se faisait auparavant de façon parfois approximative ( selon le talent du peintre... ou carrément au letraset).
Il y aura aussi les adhésifs qui offrent à la fin des années 80 des possibilités esthétiques supplémentaires. Puis viendra le scanner. (M Berthelot sera aussi un des premiers à s’équiper en numérique ) Les premiers exemplaires livrés par Star Color sont lents et émettent un bruit de crécelle. Il en coute 40 000 F de l’époque (soit environ 9000€ d'aujourd'hui). Le représentant de la marque est un ancien peintre en lettres avec un handicap au bras droit . Il vante les mérites de sa machine en assurant que pendant que la machine grinçante progresse, ligne après ligne, le patron » gagne de l’argent » . Et il joint le geste à la parole de son bras atrophié, comme s'il alignait des billets de banque .

       La Société des Pub Berthelot aura compté jusqu'à sept peintres.
En novembre 1999 Jean-François Berthelot qui , entre temps, a déménagé pour des locaux plus grands sur la Zone Industrielle, vend sa société à un entrepreneur de Gien. Des désaccords avec ce dernier entraineront Joël Mazzetta à se mettre à son compte en 2001, entraînant avec lui la moitié de la clientèle des ex-Pub Berthelot, qui fermeront d'ailleurs peu après.


Il crée donc en 2001 sa société. Elles'adresse à une clientèle de particuliers comme de professionnels et propose des services dans la signalétique intérieure et extérieure dans lequels entre la décoration de véhicules, la conception d'affiches ou de panneaux publicitaire, les peintures murales proprement dite représente moins de 5% du total. Notons néanmoins que, contrairement à beaucoup d'autres endroits, Nevers et ses environs continuent à accueillir des versions modernes des grands classiques, en général destinées à des entreprises locales ( garages, supermarchés age,ces immobilières etc...)


Le Pont-Carreau en 2014


  Les donneurs d'ordre  ne sont généralement pas  directement ces entreprises , mais des agences de pubilicité et de communication, ces dernières gérant donc le graphisme mais aussi , le cas échéant la pose et la fixation de panneaux , ou encore leur éclairage, sous-traités à des entreprises spécialisées.

Challuy

   Il est intéressant de remarquer que les peintures murales actuelles comportent souvent des éléments rapporté en aluminium recouvert d'un film décoratif et posés sur le mur: ceci permet de réaliser en atelier des formes et couleurs plus élaborées ... sans avoir à passez un temps devenu trop long et trop précieux seul sur les échafaudage ( n'oublions pas qu'il n'y a plus de personnel formé à disposition : l'Ecole Derval est fermée de puis plus de 20 ans et n'a pas eu de continuateur)
Sur ce mur le Logo MINI légèrement en relief est sur une base métal.


De même le plateau de fruits et légumes sur celle ci:


Faubourg de la Baratte Nevers


Aujourd'hui la société de J .Mazzetta "tourne" bien, avec 2 personnes : lui même et Sandrine son bras droit. Elle a 20 ans d'expérience en graphisme après s'être formée "sur le tas" chez un étalagiste. Un apprenti peut venir se joindre à eux. Dans les tiroirs de l'atelier, quai de la Jonction, on découvre de vieux pinceaux aux formes étranges. Certains ont 3 têtes et il n'est pas exclu de vous expliquer un jour à quoi ils peuvent bien servir . Un cagibi abrite un tabouret usé recouvert de peinture, récupéré des anciennes Pub Berthelot . .... Pignoniste un jour, pignoniste toujours! Merci à Joël Mazetta et à  Sandrine sa fidèle collaboratrice pour le temps qu'ils m'ont consacré dans leur emploi du temps chargé, et pour avoir ouvert l'armoire aux souvenirs. Au sens propre comme au sens figuré.


3 commentaires:

  1. A quand :
    - des photos de l'atelier ?
    - un reportage sur le travail en temps réel ?

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